Page 20-5- Haïti

Retour page d'accueil:
Retour page 12:
P.20 :
P.20bis -Communiqués:
P.20ter. Communiqués:
P.20-6 - Communiqués:
P.21 - Communiqués:

HAÏTI : nouvelles en vrac...

Un grain de riz dans la machine


ANALYSE
PORT-AU-PRINCE, 26 Janvier - Les scandales se suivent, et même si le scandale en Haïti ne tue personne, le parti Lavalas au pouvoir se retrouve dans un tel embarras que certains sénateurs ont annoncé leur intention de remettre leur quota. De quoi ? De riz, le scandale du riz importé en franchise par des potentats du régime qui cueillent au passage ce qui devait revenir au trésor public. On parle de 117 millions de gourdes, soit plus de US$20 millions ainsi dérobés au contribuable. En même temps que cette invasion du marché par le riz "Lavalas" importé quasi frauduleusement, dessert le commerçant régulier (celui-là qui paie ses taxes), elle condamne la production locale de riz (vallée de l'Artibonite) à ne pouvoir se vendre, donc faisant grand tort à une production nationale devenue à ce train là complètement inexistante. Comme nous disions la semaine dernière dans ce journal ("Conséquences de la crise sur le pays profond", Haïti en Marche, Vol XV, No.51), "Aussi bien dans le public que le privé, une seule préoccupation : tirer son épingle du jeu. C'est un sauve qui peut général ... Les importations sont un moindre casse tête et puis les commissions sont automatiques, alors vive les importations et au diable l'effort national."
On ne croyait pas si bien dire ...
La nation attend voir quelles mesures va prendre le chef du parti, le président Jean-Bertrand Aristide, pour corriger ce tort immense dû à des membres du comité central de Fanmi Lavalas (parlementaires et non parlementaires) et surtout devant cette dégradation rapide de l'image de sa formation politique dans une interminable liste de scandales (certains sanglants, comme le meurtre du maire de Saint Raphael par les gardes du corps du député de la même localité, tous deux membres de Lavalas, et engagés depuis longtemps dans une querelle personnelle).
Tous les coups sont permis
Le parti de M. Aristide n'est pas seulement déchiré par des luttes de clans ou même de gangs, mais au fur et à mesure que les conflits d'intérêts se multiplient - les colts parlent désormais, et l'on n'hésite pas à se dénoncer les uns les autres. C'est un parlementaire Lavalas pro-Chérestal qui a révélé à la radio le scandale du riz au lendemain de la démission du Premier ministre ... Donc on ne se fait point de cadeau, tous les coups sont permis. L'autre grand titre de l'actualité c'est la démission du Premier ministre Jean-Marie Chérestal, essentiellement sous la pression de sénateurs qui de leur côté se retrouvent compromis dans le scandale du riz ... On est unanime dans le public à reconnaître que Chérestal a su se ménager une sortie honorable. Rappelant même, par certains côtés, un Georges Pompidou limogé par de Gaule et annonçant : "Je suis en réserve de la république", le Premier ministre démissionnaire a trouvé les mots pour dire le malaise actuel dans le parti au pouvoir mais sans s'aliéner personne, ni dans le public ni dans le privé, pas plus côté cour, que côté jardin ... "Il fallait à tout prix arrêter ou, en tout cas, essayer d'arrêter ce scandale navrant, tout à fait dégradant qui a été servi à l'opinion publique haïtienne depuis tantôt cinq mois et dont ni le parti Lavalas, ni les institutions concernées ni même la société ne peut tirer absolument aucune fierté."
La campagne présidentielle est ouverte
Car voilà le fond de la question : la campagne pour les présidentielles de 2005 est déjà ouverte au sein du parti Lavalas au pouvoir. Il n'est pas difficile de distinguer les ligne de clivage, à travers soit les querelles qui ont éclaté entre membres du gouvernement (Chérestal aux prises avec son ministre de l'intérieur Henri-Claude Ménard qui aurait fait circuler des tracts appelant au départ du Premier ministre), soit la cabale perpétuelle qui règne dans les deux chambres du parlement) ... Ce dernier semble divisé en une multitude de factions, dont les deux plus bruyantes sont les "trois mousquetaires" (les jeunes sénateurs Dr. Prince Pierre Sonson, Lans Clonès et Dr. Gérald Gilles, alliés à leur aîné puissant et riche Fourel Célestin pour pousser Chérestal hors du pouvoir).
L'autre pôle majeur est celui des anciens militaires Dany Toussaint, Joseph Médard et compagnie ...
La dernière passe d'armes entre Toussaint et Pierre Sonson a encore marqué un pas de plus dans la violence des chocs. La violence du chaos. Dany Toussaint révélant que son collègue se trouvait dans la foule qui a mis le feu à la résidence du leader de Convergence Gérard Pierre-Charles (OPL) le 17 décembre dernier (alors qu'une résolution de l'Organisation des Etats Américains appelle à poursuivre tous ceux qui ont participé à ces violences). Pierre Sonson réplique que Dany Toussaint, inculpé dans l'assassinat de Jean Dominique par le juge d'instruction Claudy Gassant, s'en prend aux sénateurs qu'il craint de voir voter en faveur de la levée de son immunité parlementaire.
Tout cela se passant " en direct " sur les ondes ...
Mais ce n'est que la face émergée de l'iceberg. Au fond, les ambitions présidentielles pourraient même exister jusqu'au niveau des OP, ces organisations de la base qui font à l'occasion le coup de poing chaque fois que le pouvoir politique Lavalas parait menacé.
Lavalas versus Lavalas
Or la plus grande menace qui pèse aujourd'hui sur le pouvoir Lavalas, c'est le parti Fanmi Lavalas lui-même. Toute maison aussi divisée n'est pas loin de la chute ... Ce qui fait dire à certains observateurs qu'il n'y a plus de Lavalas. Il y a les Aristidiens, les Chérestalistes, les Foureliens, les Dany-istes etc ... Mais plus de Lavalas proprement dit. D'où la brutalité croissante que prennent les luttes de clans. Chaque jour le vernis d'union qui existait, craque un peu plus ... Il faut remonter aux élections législatives de mai 2000 qui ont vu le parti envahi par des gens venus de tous les horizons, et non plus sur la base des luttes menées avant et après la chute de Duvalier (1986) et particulièrement contre le coup d'état militaire de septembre 1991. Ce qui se passe actuellement est donc au départ le fait du président Aristide. A notre avis, les causes principales de cette dégringolade de l'image Lavalas tiennent autant à la manière dont M. Aristide gère son leadership de chef de parti, qu'à l'inexistence d'une véritable opposition politique, ainsi qu'au sabotage du pouvoir Lavalas par l'international ... Le sabotage international (blocage de l'aide financière, campagne de déstabilisation) n'a pas gravement atteint la popularité d'Aristide dans la majorité populaire, comme on l'espérait. Par contre, en s'en prenant sans cesse à son image personnelle, on a affaibli son autorité, limité son ascendance sur ceux-là mêmes qui l'entourent. L'affaire de la démission de Chérestal en est la preuve, plus d'une tentative de conciliation aurait été tentée par le chef de l'Etat ...
L'arroseur arrosé
Tout comme la faiblesse, pour ne pas dire l'absence d'une opposition politique effective n'avantage pas le parti au pouvoir. C'est l'arroseur arrosé. En s'emparant de tous les postes électifs (législatif, communales, territoriales), Aristide a ouvert une véritable boite de Pandore. Aujourd'hui il n'est pas bon de gouverner sans une opposition. Le secret du pouvoir n'est pas dans l'unanimisme, mais dans la Majorité. Les parlementaires Lavalas n'ont aucune retenue car il n'y a parmi eux même pas un seul indépendant pour les forcer à un certain décorum. Une véritable opposition forcerait Lavalas à rester davantage dans le rang, épaule contre épaule. Qui plus est, il n'y a plus la menace séculaire de l'armée putschiste. La tentative de coup du 17 décembre dernier, loin de mettre les élus Lavalas sur leurs gardes, a relancé au contraire leurs querelles. Ils sont pratiquement sûrs d'avoir la route grande ouverte devant eux ... Mais pour aboutir à quoi ?
Une question de leadership
La situation actuelle de quasi chaos qui règne au sein de ses lieutenants interpelle aussi, disons-nous, le leadership même du chef du parti, le président Jean-Bertrand Aristide. En dehors de l'accusation de ne pouvoir tolérer aucune opposition, et le sabotage de son image par la grande conspiration International-Convergence (une coalition de partis d'opposition d'inégale importance), force est de croire qu'il y a aussi un certain laxisme dans le leadership de M. Aristide vis-à-vis de ceux qui l'assistent immédiatement. Quelque part l'ancien prêtre n'est pas mort, la parabole du bon berger ... En tout cas, M. Aristide semble ignorer cette maxime précieuse : "Mon Dieu, protégez moi de mes amis, quant à mes ennemis je m'en charge."
M. Aristide est certes un bon chef de guerre, mais sa tolérance envers ses propres troupes dépasse l'entendement ...
2005, c'est pas demain la veille ...
Si la faiblesse de l'opposition se révèle aussi dans le fait que, alors que les aspirants présidentiels Lavalas se ramassent à la pelle, on n'a encore vu émerger aucun leader de Convergence Démocratique qui puisse passer la rampe - entendez par là obtenant un certain écho au sein de la population, en même temps que faute d'une alternative et par impuissance l'opposition risque de sombrer dans le phantasme pur comme on l'a vu sous le régime Duvalier, malgré tout il n'est pas dit que les candidats Lavalassiens trop pressés auront assez de souffle pour parvenir jusqu'à la ligne d'arrivée. 2005, c'est pas demain la veille ... En conclusion, c'est Lavalas qui a le plus à perdre. L'impatience de ses présidentialistes de tout poil enlève au président Aristide la cohésion et la discipline si nécessaires pour faire face aux assauts d'une campagne de déstabilisation scientifiquement menée ... Enfin leur hâte, leur indiscipline, et leur appétit de pouvoir, ses pompes et ses oeuvres (et ses richesses) font qu'on peut douter qu'aucun d'eux ne voie jamais le bout du chemin. Et le combat finira faute de combattants ! C'est-à-dire Haïti qui sombre toujours plus dans l'ingouvernabilité.
Haïti en Marche, 26 Janvier 2002 >

Depuis plus de 3 ans, les internautes ont fait connaissance avec leSICRAD, un service d'information vieux de 11 ans. Au fur et a mesure, le SICRAD est devenu une référence d'information et de documentation. Nousavons été heureux de suivre pour vous l'évolution des réalitéshaïtiennes, de rester attentif au mouvement alternatif a travers lemonde et de vous apporter des données fiables.
Le moment est venu de passer à une nouvelle étape que nous espérons encore plus productive. Nous avons le privilège de vous annoncer que les activités du SICRAD sont transférées dès ce 27 janvier à une nouvelle agence alternative de presse, nommée AlterPresse (www.medialternatif.org/alterpresse/).
Alterpresse est le réseau alternatif haïtien d'information, créé par le Groupe Médialternatif (www.medialternatif.org), uneassociation de professionnels de la communication de masses.
Le champ d'action prioritaire d'AlterPresse sera l'information sur les processus politiques, économiques, sociaux et culturels impliquant les acteurs des mouvements sociaux, des organismes de promotion et de défense des droits humains, des mouvements d'entreprenariat collectif, des organismes d'appui au développement, des institutions de recherches et d'éducation non formelle, de l'université, etc.
Alterpresse, qui comptera sur l'expérience de journalistes chevronnés et résolument engagés depuis de nombreuses années dans la quête de la démocratie, traitera aussi des évènements courants de l'actualité, à partir d'une perspective démocratique et de recherche d'alternative.
Suivant une approche holistique, l'information diffusée par Alterpresse, principalement en Français et en Créole, proviendra de sources aussi bien nationales qu'internationales et concernera aussi bien les processus haïtiens qu'internationaux.
Nous vous invitons vivement à rejoindre Alterpresse en vous inscrivant à notre liste de diffusion. Voir les détails à http://www.comunica.org/mailman/listinfo/alterpresse_comunica.org
Au plaisir de vous servir et merci de votre confiance.

A bientôt sur Alterpresse Gotson Pierre
________________________

Haïti et transfert d'argent en Colombie !!!

P-au-P, 28 janvier 02 [AlterPresse] ---Voici in extenso un avis émanant d'une maison de transfert et affiché dans des banques a Port-au-prince :
"Tout transfert d'argent Western Union a destination de la Colombie ne doit pas dépasser US $ 1100,00 (mille cent Dollars américains) par personne et par jour."
Il y a-t-il une forte communauté haïtienne en Colombie ? Quel est le niveau du flux commercial entre la Colombie et Haïti ?
En octobre dernier, l'économiste haïtien Camille Chalmers indiquait que sur 50 tonnes de cocaïne qui auraient transité par Haïti durant les deux dernières années, seulement une demi-tonne aurait été saisie. [AlterPresse 28/01/02 4:00]
> > > > > > AlterPresse > > > > > > Reseau alternatif haitien d'information du Groupe Medialternatif
URL : www.medialternatif.org/alterpresse/
E-mail : alterpresse@medialternatif.org
Inscription et desinscription : www.comunica.org/mailman/listinfo/alterpresse_comunica.org
____________________________

Menaces de sanctions contre le régime Lavalas

Posté le 10 janvier 2002
L'Organisation des Etats Américains (OEA) envisage sérieusement de déployer des médiateurs en Haïti pour mettre un terme à la crise politique qui paralyse le pays depuis les élections de mai 2001
Selon le Miami Herald, plusieurs diplomates des Etats-Unis et de l'Amérique Latine sont de plus en plus inquiets de la situation et tentent de trouver un moyen pour forcer le Président Aristide à négocier un accord avec les membres de l'opposition avant que la situation ne se détériore davantage. Ce changement d'attitude de la part de l'OEA s'expliquerait notamment par la recrudescence de la violence en Haïti suite à la tentative de coup d'Etat du 17 décembre dernier.
" Les événements (du 17 décembre) ont démontré l'incapacité du gouvernement haïtien à protéger la population contre la violence mafieuse ", a souligné un membre du Département d'Etat Américain sous le couvert de l'anonymat. Mardi, lors d'une importante réunion sur la crise politique, des Ambassadeurs de pays Latino-Américains accrédités auprès de l'OEA et des diplomates de pays Européens ont présenté une proposition en trois points pour mettre un terme à la longue crise politique en Haïti. Selon les solutions envisagées, certains pays membres de l'OEA suggèrent l'envoi en Haïti d'une mission permanente chargée de veiller au respect des droits de l'homme. D'autres pays considèrent que la Charte Démocratique Interaméricaine de l'OEA (adoptée l'année dernière au Pérou) constituerait une alternative réaliste pour relancer les négociations entre le gouvernement et l'opposition.
D'autres diplomates ont menacé de faire appliquer contre le gouvernement du Président Aristide les résolutions prévues dans la charte de l'OEA en cas d'interruption du processus démocratique. Si ces résolutions étaient adoptées, Haïti pourrait perdre son statut au sein de l'OEA. Cette décision entraînerait également l'obligation pour le gouvernement d'accepter la venue dans le pays d'une mission d'observation des droits de l'homme (Article 21 de la Charte de l'OEA). Un conseil permanent de l'organisation est d'ailleurs convoqué pour le 15 janvier prochain et fera une évaluation de la situation politique en Haïti. À l'occasion de ce conseil, des décisions importantes pourraient être adoptées, (Article 20 de la charte démocratique de l'OEA). Ceci n'exclut pas de nouvelles démarches diplomatiques auprès des protagonistes de la crise. Mais, si ces démarches se révélaient infructueuses, le Conseil Permanent pourrait convoquer immédiatement une session extraordinaire (Article 21).
Rappelons qu'en 2001, le Secrétaire Général de l'OEA, Luigi Einaudi, était venu pas moins de 17 fois en Haïti pour tenter sans succès de régler le conflit politique qui oppose le parti du Président Aristide (Lavalas au pouvoir) à une coalition de partis de l'opposition (Convergence démocratique).
MP/CR/WB

Les déçus d'Aristide

Les déçus d'Aristide


Mercredi 30 janvier 2002 (LE MONDE)
A Haïti comme à Paris, Jean-Bertrand Aristide incarnait l'espoir d'une vie meilleure. Mais le "prêtre des bidonvilles", devenu président, s'est métamorphosé, et ses anciens amis se repentent. C'est un café de Paris, à deux pas du jardin du Luxembourg. Un café où se retrouvent, chaque samedi, quelques-uns des 30 000 Haïtiens de France métropolitaine. Leur réunion tient du rituel, voire de la messe hebdomadaire, tant ces paroissiens-là sont fidèles au rendez-vous. Eté comme hiver, à l'heure du thé, certains viennent depuis trente ans. Il y a là un professeur de maths (Paul Baron), un médecin (Daniel Talleyrand), un ancien diplomate (Pierre Edugène), et quelques autres, de sensibilités politiques diverses. De samedi en samedi, l'auditoire varie, mais pas l'esprit : des heures durant, dans les rires et les apostrophes de discussions sans fin, on refait le monde et Haïti. Surtout Haïti.
Il y a encore une dizaine d'années, le seul fait de prononcer ici le nom de Jean-Bertrand Aristide, le "prêtre des bidonvilles" devenu président, aurait suscité des commentaires favorables. A Paris comme à Port-au-Prince, le très populaire "Titide" incarnait l'espoir d'une vie meilleure dans ce pays aussi misérable que complexe. "Il symbolisait la lutte des pauvres", se souvient M. Baron. "Le Palais des congrès avait fait le plein pour sa venue à Paris", rappelle M. Talleyrand. Le Père Aristide, anti-impérialiste déclaré, présentait alors un profil de messie pour un peuple soumis pendant trente ans (1956-1986) à la dictature des Duvalier père et fils, puis à celle des militaires (1986-1990). Sa qualité de prêtre constituait un gage de moralité. Et son destin était de ceux qui forcent l'admiration...
Le 16 décembre 1990, après des années de lutte, il est élu à la présidence. Ses promesses de justice sociale séduisent le peuple. Beaucoup moins l'armée : dès septembre 1991, un coup d'Etat militaire l'oblige à fuir. Aux Etats-Unis, où il s'exile, les élus noirs du Congrès et diverses personnalités (le pasteur Jesse Jackson, le sénateur Ted Kennedy...) se prennent de passion pour sa cause. L'administration Clinton, arrivée au pouvoir fin 1992, sera tout aussi enthousiaste.
A la même époque, des intellectuels haïtiens établis en France signent des appels en sa faveur. Parmi eux, le cinéaste Raoul Peck, les écrivains Jean Métellus et René Depestre... Le phénomène ignore les clivages politiques. "Comme beaucoup d'autres, j'y ai cru, je me disais qu'il réussirait à équilibrer le poids excessif des milieux d'affaires", témoigne Franz Merceron, ancien ministre de l'économie (1982-1985). Il faut dire que "Titide" a du charisme, des dons d'orateur le verbe imagé et révolté des hommes de conviction. En France, Le Monde et davantage encore Le Monde diplomatique - filiale du groupe Le Monde, autonome éditorialement - soulignent son aura de leader tiers-mondiste. Bien que le PC et le PS gardent leurs distances, toute une frange de la gauche tombe sous le charme. Bernard Kouchner, l'ancien évêque Jacques Gaillot et surtout Danielle Mitterrand affichent leur soutien. Quitte à placer le PS en porte-à-faux, l'épouse du président français restera longtemps l'! amie de "Titide".
La période d'exil va durer trois ans. Le 19 septembre 1994, une intervention militaire américaine ouvre la voie d'un retour triomphal à Port-au-Prince. Porté par son mouvement, la Famille Lavalas (avalanche, en créole), M. Aristide récupère son poste de président. Haïti découvre un nouveau "Titide", métamorphosé par son passage aux Etats-Unis. Après avoir renoncé à la prêtrise en 1994, il épousera, deux ans plus tard, une avocate américano-haïtienne. Ce retour, assorti de l'aide financière internationale, apparaît comme une occasion unique de sauver le pays. Las ! Haïti, au contraire, continue de sombrer dans la misère et la violence.
En février 1996, la stricte application de la Constitution haïtienne empêche M. Aristide de briguer un nouveau mandat. Il cède donc la place momentanément à René Préval, son plus proche collaborateur, qui présidera le pays pendant cinq ans. Cinq ans de crise politique et économique conclus, fin 2000, par le retour aux affaires de Jean-Bertrand Aristide. Depuis cette élection, contestée par l'opposition, le pays est toujours à l'agonie : l'économie est en ruine ; le trafic de cocaïne reste florissant ; des bandes de jeunes (les "chimères"), proches de la Famille Lavalas, font la loi dans les quartiers ; des journalistes sont assassinés ; certains policiers ont recours à la torture et aux exécution ssommaires pour éliminer les contestataires ; l'Institut français a été saccagé ; l'aide internationale est gelée en raison du chaos politique...
Quelle est la part de responsabilité du président dans cette dégradation ? N'est-il pas victime, comme tant d'autres, de la "malédiction" haïtienne ? La première hypothèse emporte la majorité des suffrages. Au fil des années, le vide s'est fait autour du "prophète". Qu'ils aient été aristidiens ou simples sympathisants, ses partisans d'hier cherchent dans leurs mémoires le signal qui, il y a un an, deux ans, dix ans, les a fait douter. L'un se souvient d'une réception à Paris, au cours de laquelle "Titide" aurait soudain levé les yeux et lancé : "Dieu me parle !"Un autre évoque les confidences de tel ou tel conseiller, au début des années 1990 : "Il n'accepte pas la contradiction", "On ne peut pas travailler avec lui"...
Les amis de la première heure se sont éloignés. Tous, ou presque, font leur mea culpa, à l'image du prêtre français Jean-Yves Urfié, fondateur du quotidien en créole Jounal Libèté : "J'avais des liens très forts avec lui. Aujourd'hui, je me confesse en public car il faut reconnaître le mal pour l'extirper. Davantage que l'homme, c'est le vide de sa pensée qui me déçoit. La dernière fois que j'ai voulu l'interviewer, en 1997, c'était une catastrophe intellectuelle. Il n'avait pas d'idées concernant Haïti. Son obsession semblait être de rester au pouvoir." Un autre religieux français, Gilles Danroc, auteur de plusieurs ouvrages sur ce pays, partage en partie cette analyse : "La déception se mesure à l'aune de l'espérance. A une époque, Aristide incarnait l'ange du bien face à la figure diabolisée de la dictature. En 1994-1995, il n'a pas pris les mesures que son formidable retour lui aurait permis de prendre. Au-delà de sa personne, c'est Haïti qu'il importe de comprendre. Or ! ce pays n'est plus lisible..."
Bien des Haïtiens accusent M. Aristide d'être un "mégalomane", prisonnier d'un discours "mystico-populiste". On s'indigne de son enrichissement, de ses costumes, de ses voitures... Certains voient en lui un calculateur hors pair qui aurait trompé son monde. D'autres mettent en cause l'exil (1990-1994) et l'influence néfaste des Américains, qui lui auraient donné le goût de l'argent et du pouvoir. "Il était évident qu'il n'avait pas l'étoffe d'un président", constate l'ex-dirigeant communiste Max Bourjolly, l'un des rares à avoir toujours clamé son scepticisme. "On a confondu la cause et le personnage. Or il n'y avait pas grand-chose derrière le personnage", confirme un intellectuel.
Le durcissement du régime, relaté ces dernières années par le correspondant du Monde dans la région, Jean-Michel Caroit, s'est accentué depuis l'été 2001. Haïti a renoué avec les pratiques dictatoriales, et les "chimères" n'ont rien à envier aux "tontons macoutes", les miliciens duvaliéristes d'autrefois. "C'est une dictature en gestation, le président bascule dans l'inacceptable", assure l'ancien ministre Franz Merceron. Les intellectuels ont également pris leurs distances, à l'image de l'écrivain franco-haïtien René Depestre : "Y a-t-il un dictateur qui perce sous Aristide ? J'ai soutenu l'expérience à distance, mais je me félicite maintenant de n'avoir pas été plus loin."
Comment renier celui dont on attendait tant ? Chez les spécialistes français d'Haïti - universitaires, religieux, journalistes -, la question suscite au mieux la déception, au pis l'embarras. L'espérance des premiers temps, compréhensible dans le contexte de l'époque, est un souvenir douloureux. "Il a trompé le peuple, accuse l'ancien évêque Jacques Gaillot. Violence, corruption... les vieux démons ont resurgi."
De nombreux Haïtiens s'étonnent néanmoins de l'"aveuglement" des personnalités françaises autrefois favorables à "Titide". "Pour ces gens-là, encore imprégnés de l'esprit de 1968, il avait un côté Che Guevara en soutane, ils l'ont habillé de rêve !", analyse l'ancien diplomate Yvon Siméon, représentant en France de la Convergence démocratique, la coalition regroupant l'opposition. Les reproches visent surtout Le Monde diplomatique, mensuel de référence dont le directeur, Ignacio Ramonet, réfute ces accusations : "Par le passé, dans un contexte qui le justifiait, nous avons apporté un soutien explicite à Aristide. Mais, depuis deux ou trois ans, nous avons émis des critiques très nettes sur la corruption ou la drogue. Maintenant, il est exact que nous n'avons pas encore écrit le papier définitif de démolition."
LA mise en cause du mensuel se concentre en fait sur Christophe Wargny, auteur d'articles sur Haïti entre avril 1994 et juin 2001. M. Wargny, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), a longtemps été très proche de "Titide". En 1992, il l'avait aidé à écrire son livre Tout homme est un homme. Par la suite, il était devenu l'un de ses conseillers en communication (1993-1996), tout en continuant à collaborer au Monde diplomatique. M. Wargny, qui ne fait pas mystère de cette proximité, se veut désormais plus distant : "Mon dernier article, consacré au trafic de drogue et publié en juin 2001, a marqué un tournant. Et il est en deçà de ce que je pense aujourd'hui. Pour moi, c'est une déception humaine. Je n'ai plus de contact avec Aristide depuis février 2001. Je ne me suis pas trompé en le soutenant lors de son premier mandat, mais le personnage qui est revenu au pouvoir en 2000 est différent de celui que l'on avait connu. Une erreur, c'est une ! erreur. Deux erreurs, ce sont deux erreurs. Mais trois, c'est une dérive. Même si son opposition est archi-nulle, cela n'absout pas les atteintes aux droits de l'homme."
Au contraire de M. Wargny, le PS se sent conforté dans son analyse initiale. "Nous n'avons jamais soutenu Aristide mais le socialiste Serge Gilles", rappelle Paul Cozygon, spécialiste de ce pays au PS. Le parti s'est ainsi démarqué de Mme Mitterrand, aristidienne convaincue. "Danielle Mitterrand fonctionne au coup de c?ur. A titre personnel, elle a choisi Aristide et n'a pas voulu tenir compte de nos mises en garde", explique M. Cozygon. Toujours selon lui, la plupart des partisans français de M. Aristide auraient ainsi tardé à s'apercevoir, puis à reconnaître leur erreur de jugement. A l'entendre, les "premiers signaux"datent en effet de 1989, avant la première élection. "C'était déjà un personnage éminemment trouble, sans aucune culture politique démocratique. Mais les cathos de gauche y ont longtemps cru. Le mythe a persisté et persiste encore. Le mea culpa est plus difficile pour les Français que pour les Haïtiens... Combien d'entre eux sont-ils allés voir là-bas comment! ça se passait dans la réalité ?"
Mme Mitterrand, présidente de la fondation France Libertés, s'est rendue trois fois en Haïti (1989, 1991, 1995). Interrogée par Le Monde, elle ne cache pas avoir entretenu des "liens amicaux" avec M. Aristide. "Dès qu'il venait à Paris, il me rendait visite. Durant sa période d'exil, je l'avais aussi vu à Washington, où j'avais d'ailleurs remarqué qu'il commençait à changer, comme si on lui faisait miroiter autre chose. Il est exact que je n'étais pas d'accord avec le PS, mais je suis une citoyenne libre ! Aujourd'hui, les nouvelles en provenance de ce pays sont de plus en plus mauvaises. Je ne veux pas harceler M. Aristide. Je dis simplement qu'il n'est plus l'homme que j'ai connu autrefois, lorsqu'il était auprès du peuple."
En 2004, ce "peuple" fêtera le bicentenaire de l'indépendance et de l'avènement de la première république noire du monde. L'approche de cette célébration sonne comme un triste rappel à l'heure où le pays touche le fond. En attendant, bien des Haïtiens recommandent aux déçus de "Titide" de méditer ce proverbe local : "Quand tu manges avec le diable, il faut tenir la cuiller longue."
Philippe Broussard