BLONCOURT, photographe

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Des textes sur l'oeuvre de BLONCOURT

Ces textes sont couverts par ©copyright Gérald BLONCOURT
Ils ne sont reproductibles et publiables qu'avec mon autorisation.

Alain GUERIN (Journaliste-- Ecrivain) :

Homme blanc, ciel noir, rêve en grisaille-vous regardez une photographie... Homme gris, ciel gris, rêve dont le feu noir et blanc irradie les choses et l'espace-vous regardez une photographie de Gérald Bloncourt.
En son adolescence antillaise et révolutionnaire, Gérald Bloncourt a appris à tirer vite, à savoir instantanément dégainer son âme. En sa trentaine ouvrière, parisienne et militante, il a acquis l'art d'épauler juste, de toucher le coeur en visant la tête. En l'ordinaire des jours, dans la réalité quotidiennement pétrie, il a puisé les rouges rudiments d'un lyrisme de l'homme exact.
Sa topographie ? Celle où les pauvres yeux sont toujours plus grands que la riche ville qu'ils regardent. Sa géographie ? Celle des rues où l'océan palpite à la faveur des caniveaux d'enfants. Sa géométrie ? Celle de la vérité comme plus court chemin d'un homme à un autre.
Gérald BLONCOURT aime les mains et hait les paysages. S'il converse volontiers avec les lueurs de l'acier, le clair de lune ne lui dit rien. S'il emprisonne en un cliché le regard d'une femme amoureuse, c'est pour mieux l'arracher aux pièges de tout fard. S'il a parfois la tentation de considérer son téléobjectif comme une mitrailleuse et d'emplir ses poches de balles dum-dum, il sait très bien que le tamtam des images arrachées ou guettées mais toujours saisies dans le vif d'un déclic, atteint plus sûrement l'exploiteur et résonne durablement dans l'entendement de l'exploité.
Gérald BLONCOURT le dit volontiers, des " luttes de classes et des événements qui en découlent, des conflits qui surviennent ", il entend tirer des " images qui, franchissant les limites de la reconstitution pure et simple, aboutissent à une sorte de recréation de la réalité ".
Et parce qu'il sait le poids de l'ombre, parce qu'il a tant suivi ses frères dans l'obscurité du matin, parce qu'il sait la noirceur de certaines minutes, Gérald Bloncourt s'interdit d'enfermer trop aisément le monde dans une chambre noire. Parce qu'il veille en sentinelle aux carrefours des foules quotidiennes, il sait photographier un sanglot. Et un silence aussi. Et une joie secrète.
Gérald BLONCOURT a un gros appétit d'être : la peinture, le cinéma, il y a longtemps que son zoom les a efficacement digérés et utilement assimilés. Mouvantes et profondes, ses photos commentent notre réalité. Appétit d'être et soif du monde...
Impossible synthèse ? Folle ambition pour un photographe ? Impossible Bloncourt ?
Mais regardez donc !

Alain GUERIN.


Guy LORANT (Journaliste)

LA REVELATION DU QUOTIDIEN Quand Gérald Bloncourt écrit pour se définir : "J'ai pris parti, je ne suis pas un marchand de photographies, je suis un franc-tireur de l'image", il procède, pour qui le connaît à un saisissant raccourci.
Né en Haïti, il avait à peine quatorze ans quand il s'est engagé pour la première fois dans l'action politique. Et quelle action ! Cinq ans plus tard, à l'issue des "Cinq glorieuses" qui secouèrent son pays et qui devaient aboutir à la chute d'un régime corrompu, il était condamné à mort par la junte contre-révolutionnaire qui allait ouvrir la voie à la dictature de Duvalier et de ses terribles tontons-macoutes. Finalement chassé de son sol natal, il arrivait en France en mai 1946.
Dès lors, il ne devait jamais faillir à l'engagement qu'il avait scellé encore adolescent. Qu'il s'agisse de ses activités professionnelles et artistiques ou de ses activités militantes, son existence allait être consacrée à la défense de ceux pour qui il n'avait pas hésité à risquer sa vie : les travailleurs - la photo elle-même ne constituant, à ses yeux, qu'un moyen de lutte parmi d'autres.
Bloncourt est avant tout le photographe des émotions humaines - plus précisément de celles qu'éprouvent ceux qui chaque jour sont conduit à produire, ceux qui chaque jour sont rejetés de la société. Le regard est à la fois attentif et incisif, l'écriture directe - pas de fioritures, pas moyens d'échapper au sujet cerné par l'objectif. Il n'a recours à son appareil que pour témoigner, donc, dans la plupart des cas, pour dénoncer. De là, le caractère souvent tragique de ses prises de vue. Mais aussi la noblesse qui habite la majorité de ses personnages. C'est que Bloncourt a trop le respect des thèmes qu'il traite, des hommes et des femmes qu'il aborde, pour ne pas s'effacer devant eux, et que la fraternité qui le lie aux autres le conduit, partout où il passe, à traquer avec d'autant plus de ténacité qu'elles sont davantage cachées, la grandeur et la dignité qui, pour lui, sont au coeur de tout être humain.
Comme la plupart des artistes, Bloncourt est un intuitif qui sait d'instinct le geste ou l'expression qui parlent. En témoigne sa manière de véhiculer l'espoir, la révolte ou la résignation. Le plus souvent maîtrisé, presque toujours pudique, le sentiment qui transparaît ne résulte pas d'une volonté artificielle, de quelque chose de plaquée, du désir de démontrer ; il passe tout entier par l'intermédiaire d'un visage, d'une main, d'une ride, d'un sourire, d'une attitude. C'est cela Bloncourt : une façon de faire voir, de faire approcher la richesse d'un quotidien généralement dissimulé sous un flot d'apparences ; le refus d'une photographie qui serait une fin en soi ou d'une technique qui ne serait utilisée que comme un moyen d'éblouir, c'est-à-dire au fond de tricher.
L'énorme pari de Bloncourt est bien là : nous faire pénétrer par l'image dans l'univers intérieur des plus déshérités, au sein d'un environnement fait, comme ses photos de gris et de noir d'où, à condition que l'on sache regarder, peut naître une forme de beauté autrement plus puissante que le clinquant artificiel des magazines.

Guy LORANT


Juliette DARLE (Critique et poète)

Si la poésie est le battement même du coeur humain, Gérald BLONCOURT apparaît comme un grand poète de l'image.
Visages d'enfants à l'épreuve, pas solitaire du dernier habitant d'un village, regard d'Angéla... La profondeur du sentiment éclaire chaque détail de son reportage ininterrompu.
L'année dernière, il célébrait le cent cinquantième anniversaire de la photographie par un texte mémorable, itinéraire de créateur et profession de foi : "Tout le feu de ma vie, toute ma violence, je les ai mis dans une direction à laquelle je n'ai jamais failli."
Né en Haïti, il s'exprima d'abord par la gravure sur bois, I'aquarelle, la peinture. Son frère Tony fut l'un des résistants assassinés en 1942 au Mont Valérien. Gérald s'engage alors dans les Forces Françaises Libres, mais il est trop jeune pour partir. Ami des poètes haïtiens Jacques Stephen Alexis et René Depestre, il écrit et dessine pour la presse. Cette "salle d'exposition quotidienne, permanente, populaire". Ainsi s'intéresse-t-il à la photographie.
Cette jeunesse ardente, il fallait ici l'évoquer, car l'art de Bloncourt ne peut s'en séparer. Elle en est l'âme, la profonde lumière. L'idéal chevaleresque d'une adolescence qu'exaltait le sacrifice d'un frère la maîtrise d'aujourd'hui l'accomplit et le développe dans une fidélité absolue.
Toujours dans ses images, une tendresse, une lueur d'espérance viennent, fût-ce du fond du malheur, éclairer un visage, un geste fraternel.A travers la France, du Portugal à la Finlande et jusqu'au Caucase, il n'a cessé de poursuivre la vie et les instants, les fugitives expressions qui la révèlent. Personne n'a joué comme lui de l'atmosphère des départs, de la beauté insolite de l'autoroute la nuit... de ce qui passe derrière la transparence des vitres...
Il possède une gamme impressionnante de moyens pour faire comprendre comment la vie peut modeler un visage. Sa passion du portrait fait penser à celle de Van Gogh, qu'une cathédrale touchait moins qu'un regard...

Juliette DARLE.


Jean-Pierre JOUFFROY (Peintre)

1. La photographie n'est pas moins, mais pas plus réalistc. que tout autre méthode pour fabriquer des Images. 2. La photographie ne révèle pas le monde tel que nous le voyons, mais tout autant nous révèle le monde comme nous ne le voyons pas. 3. La photographie vaut ce que vaut celui qui la produit, non seulement sur le plan technique, mais sur celui de l'idéologie, de l'intelligence, de la sensibilité
... Ceci m'amène à Gérald Bloncourt.
Avant de commencer, je dirais que c'est un passionné, que c'est un sentimental. Et comme il me paraît condamnable et faux d'opposer le sentiment à la raison (qui font à la fois mariage d'amour et mariage de raison) je le dis comme d'une vertu positive. Il tient en partie du peuple haïtien qui l'a vu naître, cette qualité de ne pas avoir honte de ses sentiments.
C'est un passionné de l'oeil humain, c'est un passionné de l'image, c'est un être profondément attaché à la vie populaire, enraciné personnellement dans la vie du combat démocratique.
C'est un technicien remarquable, aussi bien de la prise de vue, qui nécessite de grandes qualités de vitesse, de jugement, de perception de ce qui se passe, que du traitement de la matière photographique, négatifs et positifs. C'est cet ensemble qui lui permet de développer une vision personnelle du monde qui est irréductible à ses données... Il y a dans la photographie de Gérald Bloncourt quelque chose qui est l'homme même qui la fait.
Si Gérald Bloncourt peut à la fois s'exprimer et nous exprimer, c'est qu'il n'a pas de problèmes techniques, que la technique obéit à son oeil et à son doigt, que ses photographies ont une façon de faire ressortir certains rapports entre les êtres humains qui révèlent tout autant un art, un style. Face au monde qui existe, il crée véritablement un monde de la pensée...
Il s'est fait le photographe de " l'Homme du quotidien ", c'est lui-même qui s'en explique :
" La photographie est un art spécifiquement lié aux procédés d'impression, à la presse, à l'information. Elle a conquis sa popularité par l'édition des magazines. Elle est descendue dans la rue, par les kiosques à journaux. Elle pénètre dans des millions de foyers par la télévision.
Chaque matin, chaque semaine, le photo journaliste expose pour des milliers de lecteurs. Son art est lié à cette industrie de la presse que je considère comme une salle d'exposition quotidienne, permanente, populaire, ouverte au public de la rue, aux hommes de tous les jours.
C'est dire là, en effet, que je ne sépare point la poésie de l'information, le respect d'autrui de la façon d'informer, la responsabilité des Images de l'événement que nous avons en charge de décrire.
Un journaliste, un photo journaliste, dans notre monde moderne, est l'homme qui peut déchaîner les passions les plus condamnables, mais c'est aussi l'homme qui peut se battre pour une plus juste et plus humaine vision de notre devenir. "

Jean-Pierre JOUFFROY.


Paul GILLET (Journaliste-Critique littéraire au journal LE MONDE) :

Un jour qu'une agence ou un journal, lui avait demandé un paysage, Gérald BLONCOURT s'aperçut avec surprise, en cherchant dans sa production de plusieurs années, qu'il n'en avait pas photographié un seul. Il n'avait dans ses archives que des hommes.
Des hommes, des visages, des mains que la lumière accroche, noie ou révèle. Des gueules noires de charbon, des peaux tannées par le soleil et la vieillesse, des enfants à cloche-pied sur le bitume, des émigrés dans une gare blême, des silhouettes fondues dos le brouillard et la fumée, à la lisière des bidonvilles....
L'oeil de Gerald BLONCOURT ne sait voir que cela. Même le "décor" n'existe pas. Il n'y a que du fer, du bois, des murs, des objets que l'on a bâtis, collés, forgés. fabriqués, créés.
C'est qu'en lui n'en déplaise aux bégueules, le photographe ne préexistait pas
Gérald BLONCOURT est né à Bainet, en Haïti. Dans la maigreur de ses vingt ans, il est l'une des figures de proue de la révolution qui secoue l'île et met bas la dictature de l'époque. Condamné à mort par la junte militaire de Magloire qui précède la dictature guignolesque et sanglante de Duvalier, il vient en France au mois de mai de la même année. Il est lié à sa terre nouvelle par la culture et par le sang : son frère Tony, l'un des premiers résistants à l'occupation nazie a payé son courage de sa vie,
Gérald BLONCOURT étudie le dessin à la Grande Chaumière, au 80 Montparnasse. Pour vivre, il est linotypiste, puis photographe. Il apprend son métier sur le tas, travaillant en laboratoire, passant six mois à reproduire les vitraux de la cathédrale de Chartres. Chemin faisant, il découvre que la photographie n'est pas seulement un artisanat, mais un moyen de capturer l'existence surprise, et de dire l'homme dans sa plus grande vérité.
Voici BLONCOURT chez les dockers du Havre, chez les mineurs de Trieux, au Portugal, au Caucase, dans les usines de textiles du Nord, dans l'atelier de Jean Lurçat, dans les rues de Paris, parmi les gens du quotidien...
Il les ramène vivants !


Paul GILLET

Michel TARRANNE (journaliste) :

DES MÉMOIRES PAR MILLIERS Un treillis vert-olive, une éternelle casquette bleue vissée sur le chef, des appareils photos plein les mains... Imaginez le tout agrippé à un feu tricolore. Gérald BLONCOURT "couvre" une manifestation ouvrière.
"J'ai pris parti : Je ne suis "pas un marchand de photographies, je suis un franc-tireur de l'image."
Un parti pris auquel Gérald BLONCOURT est resté fidèle depuis son adolescence haïtienne. Expulsé de son pays natal par une junte militaire et fasciste, il arrive en France en 1946. Il continue de dénoncer, de témoigner : la photographie est son outil préféré. Mais pas de cliché volé. C'est que Gérald BLONCOURT a trop de respect pour les hommes et les femmes qu'il aborde pour ne pas s'effacer devant eux. Il sera de toutes les manifestations, de toutes les luttes : au coeur des bidonvilles parisiens au plus fort de la guerre d'Algérie, dans l'usine Renault de Billancourt en mai 1968, le ler Mai 1974 parmi les oeillets qui fleurissent sur les canons de fusils à Lisbonne, un peu plus tard il avale le sable à coté des forces sahraouies. Gérald BLONCOURT ? Des centaines de milliers d'images qui sont autant de mémoires.

Michel TARRANNE